Questions à René Bizac, au sujet de La Montagne

AdminSteph@neRozen 2 avril 2026 0 comments
Émilie Jouan et Emma Vaucher. – Quelle a été l’origine de La Montagne ?
René Bizac. – L’élément déclencheur de La Montagne c’est une image, sur un écran (issue d’un journal) : celle d’une jeune femme sur une montagne d’ordures, immense, invraisemblable. La jeune femme, entourée d’oiseaux, de chiens, de chèvres, se baissait pour ramasser des morceaux de métal, de tissus… J’ai alors pensé aux tonnes de déchets qui quittent les ports de nos pays du Nord, pour être traités « là-bas », au-delà des mers. J’ai pensé à ces déchets qui pourraient se retrouver sur « la montagne » de la jeune femme de la photo. J’ai pensé à ce lien entre elle et nous, à la fois lointain et direct. Voilà comment est née la fable de La Montagne. Je voulais que, par la « magie du théâtre », se retrouvent, en un lieu unique, et symbolique de nos intimités, des personnages qui ne devraient jamais se rencontrer, des personnages qui, à priori, n’ont rien en commun, ou plutôt si : ils habitent la même planète, et sont donc, par le flux des marchandises et des consciences, inextricablement lié·e·s.
Quatre personnages se sont alors dessiné·e·s : la jeune femme, un couple et un avocat international.
É.J et E.V. – Par quoi a commencé votre travail d’écriture ?
R.B. – Comme souvent, par un travail de recherche. Concernant le personnage de la jeune femme (Ayana), je voulais creuser les questions du traitement des déchets dans un contexte international, la localisation des sites de traitement à l’étranger, dans les pays dits « du Sud » : où sont-ils situés, dans quels pays ? Puis les questions liées aux conditions de travail, je dirais plutôt d’exploitation, des travailleur·se·s dans ces pays : origine, sexe, statut social, conditions d’hygiène, protection sociale… D’autres questions qui concernaient les autres personnages, comme les fécondations assistées, la rédaction et la conclusion des contrats dans un contexte international, les aspects fiscaux des flux de commissions…
Après ces recherches, j’ai défini un cadre à la fable. J’ai souhaité, dès le début, que les différents pays d’origine des personnages ne soient pas précisément identifiables, afin de conférer à la fable des accents plus universels. On devine qu’Ayana vit dans un « pays du Sud », on peut imaginer qu’elle vit en Afrique ou en Asie. J’ai d’ailleurs effectué des recherches pour trouver un prénom, sans origine religieuse, qui pourrait faire penser aux prénoms usuels dans différents pays de ces deux continents. L’Avocat est un avocat international, dont les bureaux sont situés dans plusieurs « pays du Nord », mais dont on imagine qu’il vit aux Etats-Unis. Le couple (Ben et Nic) semble vivre en Europe, sans que l’on sache où précisément.
Les recherches effectuées et le cadre posé, j’ai dessiné les grands axes du récit. En fait, deux mouvements. Dans un premier mouvement, ancrer, par l’écriture de monologues successifs, la « séparation » des personnages, leurs différences, tout en organisant, peu à peu, leur « réunion ». Le deuxième mouvement, qui couvre les deux-tiers du texte, est évidemment celui de la « réunion », et des confrontations qui en découlent, confrontations aux autres, mais aussi confrontation à soi.
É.J et E.V. – Comment est née votre intrigue ?
P.S. – Je devais trouver un objet simple, qui puisse établir un « pont » entre les protagonistes, un objet qui n’aurait pas nécessairement la même signification, ou le même usage, pour tous les personnages. Un objet qui puisse être porteur d’enjeux, d’actions, et permettre de tirer le fil narratif. Ces enjeux « ponctuels», apparaitraient dans le deuxième mouvement, mais seraient nourris par les enjeux plus « structurels » des personnages qui seraient exposés ou qu’on devinerait dans le premier mouvement.
É.J et E.V. – Comment qualifier votre écriture ?
P.S. – Alors là c’est une question à laquelle il m’est très difficile de répondre ! Les journalistes, les critiques le font beaucoup mieux que moi ! Alors, en vrac, iels parlent d’écriture « à l’os », elliptique, d’écriture imagée, d’écriture qui concilie les mots qui courent et les mots qui chantent, la petite musique et la mélodie profonde, d’écriture qui berce et qui cogne, à la fois brutale et poétique, d’écriture rhapsodique… Ces références musicales me plaisent bien. Je vois un peu un texte de théâtre comme une partition musicale, rythmique, d’où le découpage en vers libre. J’aime que la langue laisse la place à la pulsion, à l’organique. Qu’elle opère un décalage avec le réel, par le découpage, la répétition, les ellipses, le rabotage des phrases ou segments de phrases. Qu’elle soit exempte de mots « compliqués », « intellectualisants », qui me semblent contraindre l’imaginaire et l’interprétation des comédien·ne·s. J’aime que le texte, au départ d’une situation tout à fait « réelle », presque quotidienne, inoffensive bascule vers une autre réalité, inspirée des rêves, des souvenirs, des fantasmes. J’aime aussi les contes, les portes qu’ils ouvrent, leur cruauté… J’aime aussi le décalage par l’humour, qui peut être féroce.

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